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Une philosophie des origines
La philosophie est devenue avec le temps une discipline où il s'agit principalement de penser, la plupart du temps en s'appuyant sur la lecture des grands textes de l'histoire de la philosophie occidentale.
Je reprends à mon compte la citation de Pierre Hadot à propos de la philosophie antique : « Pour les Anciens, on est philosophe non pas en fonction de l'originalité ou de l'abondance du discours philosophique que l'on a inventé ou développé, mais en fonction de la manière dont on vit. Il s'agit, avant tout, de devenir meilleur. Et le discours n'est philosophique que s'il se transforme en mode de vie. »[1] Philosophika est une philosophie « des origines » : elle couvre l'ensemble de ce que l'on fait et de ce que l'on est pour devenir plus sage et pour être plus en paix avec soi-même et avec le monde (j'y reviendrai).
C'est donc un exercice « existentiel » qui se situe dans la lignée de la philosophie de Kierkegaard[2]. Il ne s'agit pas de la recherche d'une vérité objective, comme dans le travail scientifique, mais d'une vérité subjective, qui soit vraie pour moi ou pour autrui sans chercher à savoir si cela vérifiera pour tout le monde, en tout temps et en tout lieu.
Ainsi, je m'appuie sur des concepts et des traditions dont je ne cherche pas à savoir s'il faut y croire ou si elles sont vraies. J'invite juste à les accepter comme des hypothèses utiles. Gilles Deleuze considérait que la philosophie est l'art de « créer des concepts »[16]. Philosophika s'appuie sur des concepts (re)créés pour être utiles afin de mieux vivre sa vie.
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Une philosophie des corps
Philosophika s'exerce dans nos corps et non de manière abstraite. C'est un exercice autre que la seule logique qui peut quant à elle se déployer de la même manière chez toutes et tous, y compris chez des machines. Philosophika se situe au contraire nécessairement dans une incarnation et ne peut pas, à ce titre, être menée par une IA.
La conceptualisation de cette incarnation s'appuie sur l'idée que nous avons plusieurs corps. L'hindouisme des Upanishads[3] expose que nous avons cinq « koshas », cinq enveloppes corporelles[4], un peu comme les couches d'un oignon :
- Le corps physique (« annamaya kosha ») — « anna » signifiant « nourriture » en sanskrit, c'est le corps dont on parle dans le langage courant, ce qui fait que nous sommes « en chair et en os ».
- Le corps énergétique (« pranamaya kosha ») — « prana » signifiant « souffle », c'est la force vitale qui anime le corps physique et le quitte après le « dernier souffle ».
- Le corps mental et émotionnel (« manomaya kosha ») — « manas » signifiant « pensées », c'est le siège de nos pensées et de nos émotions qui fluctuent en fonction de ce qui se passe dans nos vies.
- Le corps de sagesse (« vijnanamaya kosha ») — « vijnana » signifiant « discernement », il désigne la sagesse fondée sur les connaissances expérimentées et intégrées tout au long de notre vie.
- Le corps de paix (« anandamaya kosha ») — « ananda » signifiant « félicité », il désigne la joie profonde que l'on goûte à certains moments quand nous sommes en paix avec nous-même et avec le monde.
Dans la conception cartésienne, seuls existent le corps physique et le corps mental, ces deux corps étant séparés de sorte que l'esprit peut fonctionner indépendamment du corps, qui ne serait qu'une « machine »[5]. Mon approche n'est donc pas cartésienne — non pas seulement parce que le corps physique et le corps mental sont interdépendants (Damasio a par exemple très bien montré en ce sens que « Descartes avait tort »[6]), mais aussi parce que les émotions jouent un rôle déterminant et que le « je » ne doit pas être identifié au seul corps mental, contrairement à la fameuse formule « cogito ergo sum » : « je pense donc je suis ».
Je pars du principe que le siège de notre « je » ne se situe pas uniquement dans le corps mental, mais qu'il s'incarne dans les sept corps. Quand je mange, quand je respire, quand je pleure, quand je scrolle, quand je pense, quand j'apprends ou quand je me sens en paix, je suis tout cela au moment où je le vis — mais je ne suis jamais seulement cela, et je ne m'y identifie pas.
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Une philosophie de la sagesse
La philosophie, c'est étymologiquement « l'amour de la sagesse ». En reformulant avec l'approche par les corps, la philosophie consiste donc à développer et à faire grandir notre corps de sagesse.
Devenir sage commence par le désir d'aller dans le corps de la sagesse, la reconnaissance — comme le disait Socrate[17] — que « je sais que je ne sais rien » et que j'ai besoin d'apprendre, de m'améliorer, de mieux vivre. Être sage, en somme, c'est ne pas en rester uniquement à ce qui se passe dans mes premiers corps, pour chercher à « en faire quelque chose », pour faire grandir ma connaissance de moi et du monde. J'aime cette phrase inspirée de l'oracle de Delphes : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras les dieux et l'univers. » La sagesse correspond à ce mouvement réflexif sur soi-même et sur son vécu, pour aboutir à une forme de « remontée anagogique »[7], une élévation dans un autre corps.
Socrate disait que « la vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue »[8]. Le monde d'aujourd'hui se fonde sur le « business », les affaires. Au fond, il s'agit donc de s'occuper (« busy »), de s'affairer. Je trouve dommage que toutes les ressources du monde soient mobilisées pour s'affairer. Mon idée est de basculer vers un modèle où je donne un sens aux expériences que je vis, y compris le business : gagner en sagesse.
Il ne faudrait pas en déduire cependant que la sagesse consiste à mépriser les premiers corps. Saint François d'Assise[18] a regretté, par exemple, à la fin de sa vie, d'avoir « offensé son frère le corps », et nous invite à ne pas céder au dualisme chrétien (ou cartésien) entre le corps et l'esprit.
La sagesse se fonde sur un apprentissage holistique. Il n'est pas possible de « court-circuiter » les premières enveloppes. La philosophie zen l'exprime par cette formule laconique : « Le zen est l'expérience. Tout ce qui n'est pas expérience n'est pas zen. » Si nous voulons devenir plus sages, nous n'avons pas d'autre choix que d'expérimenter de manière dynamique dans tous nos corps. Il n'est pas possible de devenir sage in abstracto.
Par exemple, c'est en faisant évoluer ce que je mange que j'apprends à voir l'impact de mon régime alimentaire. J'apprends à mieux me nourrir pour mieux vivre, à la fois pour moi et pour les systèmes humains et naturels dont je dépends. Cette sagesse s'acquiert dans tous mes corps : par les réactions de mon appareil digestif, par l'énergie que je sens monter ou descendre, par mes réactions émotionnelles à ce que je mange, par les contenus que je consulte sur mes écrans, les discussions que j'engage sur le sujet, les conseils que je prends auprès de mon entourage ou de professionnels, et mes réflexions sur le sujet.
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Une philosophie de la paix
Philosophika invite à ne pas en rester à la sagesse et à pousser l'exercice pour jusqu'au dernier corps, celui de la paix.
Pour définir ce concept, je me fonde sur la conception nietzschéenne de l'« amor fati »[9], ce qu'il nomme aussi le « grand oui à la vie ». Il ne s'agit pas d'une résignation passive, mais d'une acceptation active de ce qui m'arrive, des peines comme des joies, de là où j'en suis, du fait que je m'aime tel que je suis ou au contraire que je me critique pour ne pas être capable de devenir quelqu'un d'autre. Le corps de paix, c'est le lieu de l'acceptation de ce que je suis, de là où j'en suis, avec toutes mes imperfections, mes désirs, mes émotions — bref, avec tous mes corps.
Nietzsche a souffert toute sa vie de neurosyphilis. Il a dû lutter contre cette maladie dégénérative qui lui a fait endurer des migraines chroniques et a fini par le rendre fou. Il nomme la « grande santé » non pas la guérison, mais le fait d'intégrer la souffrance pour s'élever et se « surmonter soi-même ». Atteindre la paix, ce n'est pas chercher à éviter les expériences négatives, qui sont inévitables ; c'est plutôt les accepter comme faisant partie du processus d'apprentissage. Cette citation de Musset illustre bien ce propos : « L'homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. »[19]
Une autre manière de parler du corps de paix est de partir du principe que la meilleure métaphore de la vie est le théâtre. La vie consiste à jouer un rôle dans une pièce dont je ne suis pas l'auteur. Je ne peux pas changer la pièce, mais je reste libre de la manière de jouer. Le « je » est un « jeu ».
Pour aller plus loin, je pars du principe que j'étais libre de choisir le rôle. Je m'inscris ici dans la métempsycose décrite par Platon dans La République. Dans ce texte, il décrit la manière dont les âmes choisissent leur future vie après leur mort. Encore une fois, le fait que nous croyions ou non à la réalité de la réincarnation n'a ici aucune importance. L'hypothèse conceptuelle est que nous avons commencé par accepter la vie que nous jouons, et que tout commence par être en paix avec cela.
La paix ne veut pas dire que l'on ne doit pas résister, qu'on ne doit pas se défendre, se battre et innover. Cela veut dire qu'on entreprend en acceptant ce qui est et là où j'en suis. J'ai longtemps voulu changer le monde, et je pense que je me suis perdu. Je ne veux plus changer le monde : je veux changer ma manière d'être au monde, mieux l'(m')accepter pour mieux le (me) transformer.
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Une philosophie des liens
Comment atteindre la paix ? J'ai acquis la conviction que ce sont les liens qui sont le sésame pour y accéder et qu'il nous faut nourrir un quadruple lien[10] : le lien avec soi-même, le lien avec autrui, le lien avec la nature et le lien avec le numérique.
On se plaint souvent que nous vivions dans une société trop individualiste. Je propose plutôt de partir du principe avec Jung que nous sommes dans un processus d'individuation[11] qui est nécessaire pour gagner en conscience. Le premier lien nécessaire est le lien avec soi-même, pour se connaître et pour « devenir ce que je suis »[12]. Le problème n'est pas de s'individualiser et de se relier avec soi-même. En effet, le lien avec autrui n'existe pas quand il y a fusion des êtres. Il n'existe que lorsque nous sommes individualisés. Si « je » n'existe pas, il ne peut pas y avoir de relation avec un « tu ».
Mais atteindre la paix demande de se relier à autrui et pas seulement avec soi-même : « toute vie véritable est rencontre » disait Martin Buber[13]. C'est par la rencontre avec « tu » que l'on devient « je ». C'est la non-relation qui est la cause de nos malheurs, pas l'individuation. Il ne s'agit pas d'aimer tout le monde et de s'entendre avec chaque personne que l'on rencontre. La colère et le conflit font partie de l'expérience interpersonnelle et sont nécessaires. L'approche consiste plutôt à reconnaître l'importance fondamentale des liens quels qu'ils soient. Nier ces liens, par exemple les relations familiales de notre passé qui nous ont fait souffrir, c'est en fait subir leur importance. Les nier revient à les réaffirmer de manière inconsciente. Accepter la réalité de ces liens, même douloureux, est la condition sine qua non de notre paix.
Reste alors à nourrir notre lien avec la nature, ce qui peut se faire par la contemplation et la transhumance dans un environnement naturel. J'ai conscience que le concept de nature est très critiquable car il induit implicitement une séparation entre l'homme et la nature, comme si l'être humain n'était pas un être naturel. J'utilise ce mot dans une forme de trinité avec « je » et « tu », où la nature joue le rôle d'une transcendance non pas avec l'être humain mais avec nos relations humaines. Le lien avec la nature induit un panthéisme[14] où nous avons aussi besoin de nous nourrir d'un lien « plus qu'humain », par exemple avec la « Pachamama »[15] dont nous dépendons pour vivre. Comme pour le lien avec autrui, nier ce lien avec la nature nous conduit au malheur et à la désolation. C'est sans doute ce que nous observons avec le dérèglement climatique : l'action humaine a des conséquences désastreuses quand elle se fait dans un contexte de déconnexion (urbaine, technologique) avec la nature.
Depuis peu, j'explore aussi un lien avec l'intelligence artificielle, sous la forme de philosophIA, un agent conversationnel qui prolonge le dialogue au quotidien, dans l'intervalle entre deux consultations, cafés-philo ou randonnées. Ce lien ne se substitue pas aux trois précédents : une IA ne peut pas mener Philosophika, qui s'exerce dans nos corps et non de manière abstraite. Mais elle peut, en creux, tenir la même posture : accueillir ce qui se présente et questionner plutôt que conseiller, pour tenir le fil entre deux moments d'incarnation.
Pour travailler sur ces quatre types de lien, je propose quatre pratiques philosophiques : consultation, café, randonnée et philosophIA.
Références
- Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Éditions Gallimard, 1995. ↩
- Søren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques, Gallimard, 2002. ↩
- Alyette Degrâces (traduction), Les Upanisads, Fayard, 2014. ↩
- arkadhya.org/philosophie-vedique/koshas ↩
- René Descartes, Discours de la méthode, Flammarion, 2025. ↩
- Antonio R. Damasio, L'Erreur de Descartes, Éditions Odile Jacob, 2006. ↩
- fr.wikipedia.org/wiki/Anagogie ↩
- Platon, Apologie de Socrate, Le Livre de Poche, 1999. ↩
- Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Folio, 1989. ↩
- Abdennour Bidar, Les Tisserands, Les Liens qui Libèrent, 2016. ↩
- Carl Gustav Jung, L'Âme et le Soi, Albin Michel, 2011. ↩
- Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, Fayard, 2022. ↩
- Martin Buber, Je et Tu, Aubier, 2012. ↩
- fr.wikipedia.org/wiki/Panthéisme ↩
- fr.wikipedia.org/wiki/Pachamama ↩
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Les Éditions de Minuit, 2024. ↩
- fr.wikipedia.org/wiki/Socrate ↩
- fr.wikipedia.org/wiki/François d'Assise ↩
- Alfred de Musset, La Nuit d'octobre. ↩
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